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Tag: fiction

Poésie bradburienne

by on Feb.03, 2011, under Wandering

- Ils veulent savoir ce que je fais de mon temps. Je leur dis qu’il m’arrive de rester simplement assise à réfléchir. Mais je ne leur dis pas à quoi. Je les fais marcher. Il y a aussi des fois, je leur dis, où j’aime renverser la tête, comme ça, et laisser la pluie couler dans ma bouche. On jurerait du vin. Vous n’avez jamais essayé?
- Non, je…
- Vous m’avez pardonné, n’est-ce-pas?
- Oui. » Il y réfléchit un instant. « Oui, je vous ai pardonné. Dieu sait pourquoi. Vous êtes bizarre, vous êtes agaçante, mais on n’a aucun mal à vous pardonner. Vous dites que vous avez dix-sept ans?
- Enfin… le mois prochain.
- Comme c’est curieux. Ma femme a trente ans et pourtant, il y a des fois où vous paraissez beaucoup plus âgée. Ça me dépasse.
- Vous aussi, vous êtes bizarre, Monsieur Montag. J’en arrive parfois à oublier que vous êtes pompier. Et maintenant, est-ce que je peux encore vous fâcher?
- Allez-y
- Comment ça a commencé? Comment vous vous êtes retrouvé là-dedans? Comment avez-vous choisi votre métier? Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de faire ce travail? Vous n’êtes pas comme les autres. J’en ai vu quelques-uns; je sais. Quand je parle, vous me regardez. Quand j’ai dit quelque chose à propos de la lune, hier soir, vous avez regardé la lune. Jamais les autres ne feraient ça. Les autres me planteraient là et me laisseraient parler toute seule. Ou me menaceraient. Personne n’a plus le moindre instant à consacrer aux autres. Vous êtes un des rares à pouvoir me supporter. Voilà pourquoi je trouve tellement bizarre que vous soyez pompier; ça ne vous va pas du tout, dans un sens. »

Il sentit son corps se scinder en deux, devenir chaleur et froidure, tendresse et dureté, tremblements et impassibilité, chaque moitié grinçant l’une contre l’autre.

« Vous feriez bien de filer à votre rendez-vous », dit-il.

Et elle fila, le laissant debout sous la pluie. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment qu’il retrouva l’usage de ses membres.

Et puis, très lentement, tout en marchant, il renversa la tête en arrière sous la pluie, même si ce ne fut que quelques instants, et ouvrit la bouche…

Fahrenheit 451, Ray Bradburry, 1953
Traduction de Jacques Chambon et Henri Robillot

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