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Writings

Correspondances avec Gontrand, mardi 6 mai 1997

by on Nov.23, 2010, under Writings

Je pénètre dans ma chambre minuscule et me dirige vers une planche moisie qui me sert de table. Je m’empare d’un reste de crayon et d’une poignée de feuilles de papier usées. J’ai oublié de me raser ce matin et je n’ai pas bonne mine. Ma barbe de 3 jours s’enracine et se confond avec les poils de mon torse velu.

Je décapsule une canette de Derby Pils, pour usage personnel: je suis seul comme un chien abandonné

Cité Ardente, mardi 6 mai 1997

Cher Gontrand,

Je suis en blocus.

C’est une situation que je ne souhaite pas à mon pire ennemi. Je ne la souhaite même pas à toi. Mais, patience, tôt ou tard, tu y passeras toi aussi. Toi et (presque) tous les autres d’ailleurs.

Je termine ma bière et jette la canette dans un coin de la pièce

Je suis dans mon kot. Je t’écris. J’écoute la « marche funèbre » de Chopin. Un magnum est posé en évidence sur ma table, à portée de main. Tu te demandes ce que je vais en faire, hein ? Non, ne dis rien, je sais que tu le sais. Je n’y peux rien, je n’y tiens plus.

Et pourquoi pas après tout?

Je change de disque. Je mets « mes chaussettes rouge et jaune à petits pois » de Dorothée

L’espace de quelques minutes, je me sens beaucoup mieux

Dehors, il pleut. J’observe les sans-abri, buvant leur dernière goutte de mauvais vin, avant de sombrer dans le caniveau pour cuver leur alcool.

Je me sers un Jack Coca.

Ah, Gontranche d’humour, toi, mon vieux blagueur, où es-tu en ce moment ? En français ? Tu as ton petit “Monsieur Gourdin” du matin, vieux fripon ?

Je change de support pour écrire. Je prends le premier magazine à portée de main

J’écris sur le sein gauche de Léa Martini, cette talentueuse actrice

Cela me donne l’excellente idée de me servir un martini

J’allume une cigarette

Pour ma part, j’ai décidé de commencer à fumer. Qui l’eût cru ? Moi, le fervent défenseur du poumon rose, je fume. Mais comment faire autrement dans cet enfer ? C’est la clope ou le gasoil de toutes façons. Ici, mon vieux, tu ouvres les tentures – si tu as la chance d’en avoir – et voici les oiseaux, alourdis par le poids du goudron, s’affalant sur le bitume urbain, pour finir écrasés par un camion Delhaize dans un macabre croustillement. Ouais. C’est comme ça que ça se passe ici. Il faut des burnes pour espérer survivre. Des burnes de béton. Et pas de plumes. Non, pas de plumes.

Par un réflexe poly-synaptique de défense photo-sternutatoire, je me jette sur un extincteur et m’asperge la tête. En effet, mes cheveux se sont embrasés à cause de ma cigarette

Je viens d’être victime d’une attaque au lance-flamme par ces salauds. Ils m’ont bien eu. Ouais. C’est comme ça que ça se passe ici. Un moment d’inattention et tu pars en fumée.

Je reprends l’extincteur et asperge ma santiag d’une bonne rasade. Ma cigarette, que j’avais jeté un peu vite, s’était échouée dedans

Je ne sens plus mon pied, brûlé au 3ème degré. La peau de mon visage est bleuâtre et toute craquelée, fait des bulles et crachotte une suspecte vapeur. Je n’avais pas remarqué que c’était un extincteur à neige carbonique

Les salauds. Ils m’ont bien eu.

Je jette nonchalamment l’extincteur par la fenêtre. Il tombe sur la tête d’une jeune mère de famille, qui meurt sur le coup

C’est un homme changé qui te parle en ce moment. Un dur, ouais. Pas une larve qui pleure comme une gonzesse parce qu’il a cramé sa godasse à 3000 balles.

J’essuie un sanglot à l’aide de mon T-shirt et me mouche bruyamment

Je me sers une tequila frappée, que je secoue fort pour me remonter le moral: BOUM BOUM BOUM!

[ ... ]

Je bois d’une traite une bouteille d’Evian

… j’avais confondu le tonic et la vodka

A l’instant où je t’écris ces quelques lignes, j’ai échappé de peu à une vile tentative d’empoisonnement. Je peux te dire que ces salauds ont bien failli m’avoir.

Ouais. C’est comme ça que ça se passe ici, mon pote, mon frère. Ouais. J’ai eu 17 ans il y a un peu plus d’un an, et j’ai l’impression d’être un vétéran de la guerre du Viêt-nam. Mes lunettes en tombent d’épuisement. Elles deviennent intolérantes aux équations, aux théorèmes. Cela m’empêche d’étudier correctement car je ne distingue plus qu’une fraction infinitésimale de mes cours.

Je me gratte les parties intimes

Mais je cause, je cause. Comment vas-tu, toi et ta classe ? Remis de leur voyage ? Les filles ne regrettent pas trop leurs mâles Espagnols ? Remets-leur une grosse bèze de ma part… C’est moi qui leur ai fait découvrir l’amour, tu le savais ? Toutes les 57. Toutes se souviennent de moi. Sauf Gérard, qui m’a oublié depuis son opération chirurgicale… Ouais, c’était un joli brin de fille.

Je soupire en dévisageant Léa Martini

C’était le temps de l’insouciance, de l’air pur, de l’eau minérale. C’était le bon temps. Mon ami, mon bouchon. Le bon vieux temps où je conversais, des heures durant, dans la table du laboratoire de chimie avec Josette.

Je refrène un nouveau sanglot et me sers une bonne lampée de pekêt, que j’avale aussitôt

Je lance deux dés et obtiens 7. Pas de bol. Pour ma pénitence, je me sers donc un verre d’Amaretto. Celui-ci tente de s’échapper, en vain. Je vide ce traître d’une traite

[ … ]

Léa Martini me regarde. Elle me sussure : « sers-toi donc un verre de bourbon »

Suivant ce bon conseil, mais n’appréciant pas de me faire commander par une gonzesse, nue de surcroît, je décide d’avaler la bouteille entière.

Une légère céphalée, subtile mais bien présente, fait son apparition

Ah, si tu savais comme ils sont cruels ici. Les enfants du propriétaire me réveillent tous les jours à 8 heures précise – du matin -, jusque 8h30, où je peux enfin prendre un repos réparateur jusque 12h30, heure à laquelle les braillards en remettent une bonne couche. Alors, je suis obligé de m’extraire de ma paillasse. Parfois, je suis forcé d’aller au charbon, transporté dans ce qu’ils appellent un « Bus 48 ». Les chargés de cours sont tous des sadiques qui nous enferment des heures entières dans des grands camps de travail, appelés « amphithéâtres », où ils procèdent à moult lavages de cerveau collectifs. J’en ressens constamment les effets secondaires. D’ailleurs, à l’instant par exemple, je… je…

Je titube vers l’évier, où je dégobille une salve

Je tousse, je me sens déjà mort. Je me dis : « mords sur ta chique. Tu ne peux pas crever ici. »

« Tu crèveras plus tard », me surprends-je à rêver, « mais seulement après avoir vécu une belle vie de consultant et après avoir contracté un très grand nombre de dettes de diverses natures, notamment immobilières »

De retour de la buanderie, je rampe comme une anguille, sans me faire voir, vers le centre de la pièce dépouillée dans laquelle je vis depuis maintenant 8 mois

En passant, je salue Rodolphe, mon éléphant rose domestique

Sacré Rodolphe, toujours en train de déconner

Au fait, t’ai-je déjà narré mon nouveau super-pouvoir? Je suis maintenant capable de me téléporter directement depuis mon évier jusqu’à la buanderie. Mais je m’égare. Et donc, les amphithéâtres. Ah, les salauds, les fumiers. Comment peut-on en arriver là ? Jusqu’où ira la cruauté humaine ?

Je prends un Dispril 500 avec de l’eau

Je suis contraint de me droguer pour tenter d’atténuer les souffrances qu’ils me font subir… Ah, mon vieux, tu ne peux pas savoir. C’est comme ça que ça se passe ici.

Au fait, pourrais-tu demander à la “crevette” de venir faire la vaisselle au kot ? Merci mon vieux, je savais que je pouvais compter sur toi. Il ne faut pas qu’elle oublie de voler du produit vaisselle en venant, le mien n’est plus tout neuf, il s’est cristallisé au fond de l’armoire de la cuisine. Eh oui. Tout part en couille ici, mon confident, mon frangin.

Mes yeux s’évadent et finissent par se poser tous les deux distraitement sur le magnum

Ouais, mon vieux Gontrand. C’est comme ça que ça se passe ici. Pas de lave-vaisselle, pas de lave-linge. Je suis obligé de manger avec les doigts, de porter les mêmes éternelles chaussettes, et le même éternel slip. Ici, l’eau est chlorée et calcareuse. Mais attention… je ne me plains pas. Moi, au moins j’ai l’eau chaude. Enfin… tiède. Mes camarades n’ont pas cette chance et doivent se laver avec leur urine.

Je me sers une AquaVelva light

Du point de vue alimentaire, j’en suis réduit à boire du light. Si tu savais. Les rats que je mange sont tellement gras et bien nourris que je prends du poids. J’ai pris 20 Kg depuis que j’ai quitté l’Ardenne natale. J’en pèse maintenant 45. Qui l’eût cru ? Je suis devenu obèse. Le syndrome des villes et des bidonvilles.

J’aperçois un reste d’herbe entre deux planches. J’en profite, au moyen d’une photocopie de note de cours – Economie Politique je crois-, pour me rouler un joint que je plante immédiatement dans mon bras

L’opération n’a pas l’effet escompté, alors je décide de l’allumer

Une bouffée de compassion me tenaille soudainement les tripes

Reste où tu es, mon Gontrand ! Ne les passe pas, leurs sales examens. Ce n’est qu’un pas de plus vers le CPAS !

Tous des rats, crois-moi.

Mais je cause, je cause. Et je t’ennuies. Si, si, ne nies pas. Je le vois dans tes yeux.

je me penche et je regarde plus attentivement

Ah, la, la, mon Gontrand. Tu t’es drogué, tu me déçois beaucoup. Qu’est-ce que tu fous ici d’ailleurs? Enfin peu importe. Les hommes sont des insectes, des larves d’insectes. Vous êtes tous misérables, je suis le seul à relever le niveau.

Je scrute l’orifice de mon magnum à travers la fumée. Dans une impulsion subite, je décide d’en finir et le saisis

Une violente explosion survient et tétanise Rodolphe. Mon crâne est violemment projeté en arrière

« POPS ! »

Je me sers un petit verre de cet excellent champagne et me dirige vers la salle de bains

Je prends l’alcool à 90° dans la pharmacie et en applique sur mon œil gauche, qui a amorti la chute du bouchon de liège, et j’en applique également un peu dans mon gosier. Je mords le tranchant de la porte en attendant que le désinfectant fasse son effet

Les salauds, les salauds. Ils m’ont bien eu. Un gant de boxe téléguidé. Encore un piège vicieux dans lequel je suis tombé comme un bleu. Je n’en peux plus.

Reste où tu es, mon Gontrand.

Reste où tu es.

Je saisis le premier volume de mon cours d’Analyse Mathématique, et dans un effort surhumain, le projette dans les airs avec rage afin qu’il atterrisse violemment sur mon crâne

Je n’ai même pas eu le temps de ressentir l’apparition d’une hernie discale suite à cette manœuvre

R.I.P. 18/09/79 – 06/05/97

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Perdu

by on Aug.22, 2010, under Writings

do {

“En toi perdu
Je cherche, encore
Je te connais
Je t’explore

En toi perdu
Je fuis, encore
Je m’inquiète
M’évapore

Monde infâme, putride
Dédale hostile, citadelle
Tu me hantes, me harcèles
M’intrigues

Je t’habite
Je t’oublie
Que cachais-tu?
Je t’oublie

Encore.”

} while (?);

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